Joie militante 

par carla bergman et Nick Montgomery

in PLS, le magazine du Palais de Tokyo, numéro 39, 2025

carla bergman et Nick Montgomery s'interrogent sur la joie dans les milieux militants, en combinant propositions théoriques, analyses de cas pratiques et entretiens avec des personnes issues de divers mouvements de lutte. C'est ainsi qu'iels proposent d'envisager la joie, non comme une injonction au bonheur, mais comme un désir de plus de vie ou de plus à vivre, comme notre capacité à agir et à être transformé•e, une expansion du pouvoir collectif qui rend possibles de nouvelles pratiques et de nouveaux mondes.

Autrice & auteur

carla bergman est autrice, militante, réalisatrice et productrice. Elle est engagée dans la création de plateformes collaboratives multimédia pour sa communauté depuis une vingtaine d'années. Elle a notamment cocréé EMMA Talks à Vancouver, qui organise et diffuse une série de discours de femmes, personnes trans et non binaires, militantes, autrices, intellectuelles. 
Nick Montgomery est chercheur, auteur et militant. Il travaille sur la notion d'alternatives aux systèmes de pouvoir (féminisme, anarchisme, permaculture, décolonisation, antiracisme) à la Queen's University de Kingston, dans l'Ontario (Canada). 

À rebours de la norme de pensée européenne, qui cherchait à soumettre le vivant au moyen de dualismes rigides et de classifications, Spinoza a conceptualisé un monde dans lequel tout est interconnecté et en devenir.

Cette vision du monde a conduit Spinoza à être méprisé par la majorité de ses contemporain•es, mais ses idées ont influencé nombre de courants théoriques et pratiques radicaux, comme l'anarchisme, l'autonomie ouvrière, la théorie des affects, l'écologie profonde, la psychanalyse, le post-structuralisme, la théorie queer, et même la neuroscience. Nous puisons dans un courant qui va de Spinoza à Friedrich Nietzsche, en passant par Gustav Landauer, Michel Foucault et Gilles Deleuze, jusqu'à des collectifs ou des personnes plus contemporaines comme le Comité invisible, le Colectivo Situaciones, Lauren Berlant, Michael Hardt, et Antonio Negri. Ce que nous avons trouvé de passionnant avec ce courant est le fait de s'intéresser aux processus par lesquels les personnes se sentent plus vivantes, plus capables, et plus puissantes ensemble. Pour Spinoza, l'enjeu central de la vie est de devenir capable de nouvelles choses, avec d'autres.

Le nom qu'il donne à ce processus est la joie.

La joie ? Comment ça ? Est-ce que la joie ne signifie pas seulement le bonheur, avec des connotations vaguement chrétiennes ?

Plus tard, nous préciserons ce que nous voulons dire lorsque nous parlons de joie, mais pour le moment, nous voulons être clair•es sur le fait que ce n'est pas la même chose que le bonheur. Un processus de transformation joyeux pourra impliquer du bonheur, mais il tendra à inclure tout un ensemble de sentiments: il pourra être ressenti comme écrasant, douloureux, dramatique et bouleversant, ou bien subtile et mystérieux. La joie n'est que très rarement confortable ou facile, dans la mesure où elle transforme et réoriente les personnes et les relations.

Plutôt que le désir d'exploiter, de contrôler et de diriger autrui, elle entre en résonance avec des capacités collectives et émergentes de faire, fabriquer, défaire , des habitudes douloureuses, et d'alimenter des façons d'être ensemble émancipatrices 1.

En outre, le concept de joie chez Spinoza n'est absolument pas une émotion mais un accroissement de notre capacité à affecter et être affecté.es. C'est la capacité à faire plus et ressentir plus. En tant que telle, elle est liée à la créativité et à l'aptitude à accueillir l'incertitude. Au sein du courant spinoziste, il n'y a pas la possibilité de déterminer ce qui est bon et juste pour tout le monde. Ce n'est pas une philosophie morale, avec une idée arrêtée du bien et du mal. Il n'y a pas de recette pour la vie ou la lutte. Pas de structure qui fonctionne partout et tout le temps. Ce qui génère des transformations dans un contexte peut s'avérer inutile dans un autre, voire toxique dans d'autres encore.

Ce qui a marché à une époque peut désormais sembler rance ou, à l'inverse, la remise à jour de mémoires anciennes et de vieilles traditions peut se révéler stimulante. Cela veut-il dire que tout se vaut ? Que les gens n'ont qu'à faire ce qu'ils veulent ? Rejeter les médiateurs universels que sont la morale ou l'État ne veut pas dire tomber dans le «chaos» ou le «relativisme absolu». Le territoire qui se trouve au-delà des ordres établis, des structures et des ordres moraux n'est pas un territoire où règne le désordre: c'est le lieu des ordres, valeurs et formes de vie émergentes. [...]


La joie n'est pas le bonheur

Pour toutes ces raisons, nous voulons distinguer le bonheur de la joie, de façon à clarifier plus encore ce que nous entendons par militantisme joyeux. Le bonheur que nous offre l'Empire 2 n'est pas la même chose que la joie, même s'il est d'usage de les comprendre comme des synonymes. Par exemple, l'Oxford English Dictionary définit la joie comme «un sentiment profond de plaisir ou de bonheur 3». Mais alors que la transformation joyeuse est à même de défaire les effets abrutissants de l'Empire, le bonheur est devenu un outil d'assujettissement.

Sous l'Empire, le bonheur est vu comme un devoir et son absence comme un problème. Plutôt que des produits, les entreprises de marketing vendent de plus en plus d'expériences de bonheur : le bonheur, ce sont des vacances relaxantes à la plage, une nuit de fête dans un bar, une boisson rafraîchissante pendant une journée chaude, ou la satisfaction et la sécurité de la retraite.

En tant que consommateur•rices, nous sommes encouragé•es à développer des connaissances fines, à savoir personnaliser, à avoir un sens toujours plus aigu du type de consommation qui nous rend heureux•ses. En tant que travailleur•euses, il est attendu de nous que nous trouvions le bonheur au travail. Le capitalisme néolibéral encourage ses sujet•tes à ancrer leurs vies dans cette recherche du bonheur, d'un plaisir prometteur, d'extase, d'accomplissement, d'excitation, d'euphorie, ou de contentement, selon leurs goûts et leurs dispositions (ainsi que leur budget).

La recherche du bonheur ne s'accomplit pas seulement avec la consommation. L'Empire vend aussi le rejet de la mobilité accrue et du consumérisme comme une autre forme de confinement placide : l'individu réalise que ce qui le rend vraiment heureux•se, c'est la vie qu'il ou elle mène dans une petite ville où tout le monde connaît son nom, ou bien l'humilité d'une famille nucléaire, ou le piquant d'une relation polyamoureuse, ou les voyages, ou le fait de maîtriser l'art de la conversation, ou de cuisiner des aliments tendances, ou des supers fêtes. Il ne s'agit pas de dire que ces activités sont problématiques ou mauvaises en tant que telles. Pour beaucoup de gens, la nourriture, la danse, le sexe, l'intimité et les voyages sont mêlés à des luttes et des attachements transformateurs. Mais l'Empire vide ces activités - et d'autres encore - de leur potentiel transformateur ; et nous invite à façonner nos vies pour suivre un but unique qui est la recherche du bonheur. Rebecca Solnit explique cela d'une façon puissante :

«Le bonheur est cette chose ridicule après laquelle on est censées courir comme un chien après une voiture, comme s'il existait une sorte de bien-être permanent... On peut se sentir sûr•e de soi, on peut se sentir aimée, mais je crois que la joie apparaît à certains moments et qu'ensuite on a d'autres choses importantes à faire. Le bonheur - l'isolant de la psyché - est quelque peu surfait 4

De la même façon, la théoricienne féministe Sara Ahmed écrit qu'«être conditionné•e par le bonheur c'est aimer sa condition... le consensus est produit par le partage d'objets heureux, créant une couverture dont la chaleur couvre le corps et le coupe de la possibilité d'être affecté différemment 5». Comme un isolant ou une couverture chaude, la recherche du bonheur condamne d'autres possibilités, d'autres textures, d'autres façons d'être affecté.e. Ahmed montre comment la promesse de bonheur peut être traître, en nous encourageant à ignorer ou à nous détourner de la douleur - la nôtre ou celle des autres - si celle-ci menace le bonheur. Cette promesse a une logique genrée et racialisée : l'Empire est construit pour garantir le bonheur des hommes blancs en particulier, pendant que ce que ressentent les femmes, les personnes queers ou trans et les personnes non blanches est intensément contrôlé. Comme l'écrit l'universitaire et artiste Nishnaabeg Leanne Betasamosake Simpson : «On me répète sans arrêt que je ne peux pas être en colère si je veux changer les choses - que les expressions de colère et de rage sont problématiques, erronées ou contre-productives pour le mouvement. Le message sous-jacent de ce type de discours est que nous, en tant que peuples Autochtones et Noirs, ne sommes pas autorisés à exprimer une variété d'émotions humaines. Nous sommes encouragés à supprimer toute réponse qui n'est pas jugée acceptable ou respectable par la société coloniale. Mais la réponse émotionnelle la plus appropriée lorsque la violence vise nos familles est la rage 6

Simpson montre comment la restriction des émotions négatives peut avoir lieu dans les mouvements eux-mêmes : les impératifs à être heureux•se, agréable ou gentil•le peuvent entretenir la violence, en rejetant la colère et l'opposition. Le malheur est considéré comme pathologique, tout comme les émotions dites «négatives» comme la rage, le désespoir, la rancœur, et la peur lorsqu'elles se mettent en travers des formes de bonheur promises.

Pour celles et ceux qui refusent ces impératifs, le contrôle et la coercition se cachent derrière les promesses de bonheur. Être perçu•e comme une menace au bonheur des autres - particulièrement des hommes blancs - peut être létal. Ces réseaux complexes d'assujettissement sont dépeints comme des manquements individuels ou des pathologies. Le malheur, l'indignation et le deuil sont alors perçus comme des désordres individuels, qui doivent être pris en charge par les médicaments, le développement personnel, une thérapie et d'autres réponses individualisantes.

Il ne s'agit pas de dire que le bonheur est toujours mal, ou qu'être heureux•se revient à se rendre complice de l'Empire. Le bonheur peut aussi être subversif et dangereux, en tant qu'élément d'un processus à travers lequel une personne devient plus vivante et capable.

Mais quand le bonheur devient une chose à laquelle on doit s'accrocher à tout prix ou que l'on doit poursuivre parce qu'il donne son sens à notre vie, il tend à perdre son potentiel de transformation. Et si nous ne sommes pas heureux•ses - si nous sommes déprimé•es, anxieux•ses, sous addiction, ou «fous/folles » - nous sommes chargé•es de nous soigner, ou du moins de gérer nos symptômes.

Sous l'Empire, l'isolant du bonheur est un anesthésiant.

L'enjeu n'est pas de rejeter le bonheur au profit du devoir ou du sacrifice de soi mais d'entamer des processus de pensée, de ressenti, et d'action qui défont l'assujettissement, en commençant dans la vie quotidienne. Parce que l'Empire a façonné jusqu'à nos aspirations, nos humeurs, et nos identités, cela implique toujours d'affronter certaines parties de nous-mêmes. C'est l'une des questions fondamentales qui traversent le courant spinoziste : comment les gens sont-ils amenés à désirer leurs propres formes étouffantes d'assujettissement ? Comment en venons-nous à désirer les formes de vie violentes et appauvrissantes servies par l'Empire ?

Comment des mouvements de transformation se font-ils happer à nouveau par les rythmes de l'État et du capitalisme ? Et, surtout, comment pouvons-nous provoquer quelque chose de différent ?

Parce que l'Empire exerce une emprise sur nos désirs et les rythmes de nos vies, le défaire ne peut pas revenir à découvrir une vérité ou la révéler à d'autres, comme si nous avions toustes été dupé•es. Le genre de transformation qui nous intéresse ne consiste pas à convertir les gens ou à être enfin capable de voir clairement les choses.


Le pouvoir de la joie

À l'inverse du bonheur, donner de la puissance à la joie consiste à s'éloigner des habitudes, réactions et émotions auxquelles nous sommes conditionné•es. Bouillonnante dans les brèches de l'Empire, la joie réinvente les gens à travers les luttes contre les formes d'assujettissement.

La joie est un processus désubjectivant, une façon de défaire les règles, une intensification de la vie elle-même 7.

C'est un processus qui consiste à prendre vie et à prendre le large. Alors que le bonheur est utilisé comme un anesthésiant abrutissant qui induit de la dépendance, la joie est l'expansion de la capacité des gens à faire et à ressentir de nouvelles choses, de différentes façons qui peuvent briser cette même dépendance. La joie est esthétique, dans un sens ancien, qui date d'avant la séparation de la pensée et des émotions : la capacité accrue à percevoir avec nos sens. Comme l'explique l'activiste et auteur mexicain Gustavo Esteva dans l'entretien qu'il nous a accordé :

«On utilise le mot "esthétique" pour évoquer un idéal de beauté. Le sens étymologique, qui a presque disparu, associe le mot avec l'intensité de l'expérience sensuelle, cela veut dire perceptif, dont les sens sont aiguisés. Ce sens est conservé dans certains mots, comme anesthésiant. Si on compare des funérailles dans une famille moderne, de classe moyenne, dans un village au Mexique ou en Inde, on peut voir le contraste dans la façon que l'on a d'exprimer ou non ses sentiments et comment la joie et la tristesse peuvent être mélangées avec une grande intensité 8

Esteva nous a suggéré que le terme sentipensar en espagnol implique encore ce sens : la conviction que vous ne pouvez pas penser sans ressentir ou ressentir sans penser : Quand nous l'avons interviewée, l'universitaire féministe Silvia Federici nous a expliqué que la joie est une sensation palpable de pouvoir collectif :

«J'aime la distinction entre le bonheur et la joie. Comme vous, j'aime la joie parce que c'est une passion active. Ce n'est pas un état statique.

Ce n'est pas la satisfaction des choses comme elles sont. C'est en partie ressentir la puissance et les capacités grandir en soi et chez celles et ceux qui nous entourent. C'est un ressenti, une passion, qui naît d'un processus de transformation et d'évolution. Il ne signifie pas que vous êtes satisfait•e de votre situation. Il veut dire, en se référant à nouveau à Spinoza, que vous agissez en accord avec ce que votre compréhension de la situation vous suggère de faire et ce qui vous semble nécessaire. Donc, vous ressentez que vous avez le pouvoir de changer et vous vous sentez changer à travers ce que vous faites, ensemble, avec d'autres gens. Ce n'est pas une façon d'acquiescer à ce qui existe 9


Ce sentiment de pouvoir changer sa vie et sa situation est au cœur de la résistance collective, des insurrections, et de la construction d'alternatives à la vie sous l'Empire. La joie est le sentipensar, le sentir-penser qui apparaît lorsque l'on devient capable de plus et souvent cela implique de ressentir de nombreuses émotions à la fois. Cela fait écho à ce que la poétesse et intellectuelle noire Audre Lorde appelle l'érotique :

«Une fois que nous commençons à ressentir profondément la texture de notre existence, nous commençons à exiger de nous-mêmes et de nos engagements qu'ils soient en accord avec cette joie dont nous nous savons capables. Notre savoir érotique nous donne de la force, il devient une lentille à travers laquelle nous scrutons tous les aspects de notre existence, nous obligeant à évaluer honnêtement leur sens dans nos vies. Et c'est là une lourde responsabilité pour chacune de nous, de ne jamais se contenter de la facilité, de la pacotille, du conventionnel attendu, ou de la sécurité 10

Lorde explique clairement que cette capacité à ressentir n'est pas le plaisir éphémère ou le contentement : la suivre implique une certaine responsabilité et nous éloigne du confort et de la sécurité. Elle défait les blocages. Elle rend le confort abrutissant intolérable. Durant notre interview, l'autrice et activiste adrienne maree brown a insisté sur l'idée que la joie est la capacité à être plus présente à nous-mêmes et au monde :

 «Je me sens vraiment chanceuse d'avoir eu une mère qui me lisait souvent Le Prophète de Khalil Gibran. Il y a cette idée que ta peine creuse l'espace nécessaire à ta joie, et inversement. Cela m'a beaucoup aidée. Ces dernières années, j'ai commencé à apprendre l'éducation somatique, comment être pleinement, avec mes traumas, mes déclencheurs émotionnels, ma brillance. Il s'agit d'être présent•e, d'être éveillé•e à l'intérieur de ta vraie vie, en temps réel 11

En ce sens, la joie n'arrive pas lorsque que l'on évite la douleur, mais en luttant dans et à travers elle.


Faire de l'espace aux sentiments collectifs de rage, de deuil, ou de solitude peut être profondément transformateur : L'Empire, au contraire, travaille à maintenir ses sujet•tes coincé•es dans une tristesse individualisante : bloqué•es dans des habitudes et des relations appauvrissantes, toxiques et privatisées. Cette stagnation peut être entretenue par la recherche du bonheur et la tentative de neutraliser ou d'éviter la douleur :

Être plus entièrement présent•e, au contraire, veut dire s'ouvrir à ce qui nous affecte et participer activement aux forces qui nous façonnent.

Le fait de s'ouvrir peut être subtil et tendre, ou bien cela peut être un acte violent de refus. Parfois, ces changements sont à peine perceptibles et s'étalent sur des décennies, et parfois ils sont spectaculaires et bouleversants. Pour Deleuze, la pensée commence dans les espaces étroits où une personne se trouve cernée par les forces de l'assujettissement. Ce n'est pas un acte qui découle d'une volonté individuelle mais un eri qui interrompt des forces insupportables, et qui ouvre l'espace pour mener plus activement le combat 12. C'est la raison pour laquelle tant de mouvements commencent par un cri de refus: NON, ¡ Ya Basta !, Assez!, Dégagez. Ils interrompent les forces d'assujettissement de l'Empire et rendent possible l'apparition de nouvelles pratiques et de nouveaux mondes. Une seule étincelle de refus peut mener au soulèvement de la rage collective et à l'insurrection. En ce sens, la joie peut surgir du désespoir, de la rage, de la détresse, de la rancœur, ou d'autres émotions soi-disant « négatives».


Extraits de Joie militante. Construire des luttes en prise avec leurs mondes de carla bergman et Nick Montgomery, Juliette Rousseau (trad.) (Éditions du Commun, Rennes, 2021).